Soirée-débat inaugurale «Numérique & éducation, entre consommation et création »

Soirée-débat inaugurale «Numérique & éducation, entre consommation et création »

 21h00

Conférence retransmise sur Internet sous la forme d’une webconférence

Intervenants : Jérémy Lachal Directeur Général BSF présentation de la Khan Academy, Jean-Marc Merriaux Directeur Général du réseau Canopé, Jean-François Cerisier Directeur du laboratoire TECHNE et Vice-Président de l’Université de Poitiers chargé du numérique, Dominique Cardon Sociologue au laboratoire des Usages d’Orange Labs.

Modérateur : Bruno Devauchelle, enseignant chercheur

Rapporteurs & synthèse : François Jourde et Caroline Jouneau-Sion
Modération du TwittWall : Lyonel Kaufmann & Eric Fourcaud

Faut-il parler de la « fin de l’école » ? Bruno Devauchelle introduit ainsi polémiquement le succès mondial de la Khan Academy (10 millions d’utilisateurs mensuels) en s’inspirant du titre du livre de François Durpaire  et Béatrice Mabilon-Bonfils qui vient de paraître.

Une miraculeuse pédagogie par les écrans ?

Jérémy Lachal (directeur général de l’ONG Bibliothèque Sans Frontières) présente la déclinaison française de la Khan Academy en quelques minutes d’un diaporama bien (trop ?) huilé. L’Académie Khan francophone, ce sont déjà 200 leçons de sciences (mathématiques, physique…), 25000 heures de leçons visionnées l’an dernier, soutenues par 20 développeurs. L’intérêt annoncé de la méthode Khan pour les élèves ? Ils peuvent transformer leur rapport à l’apprentissage, avec des exercices évolutifs et des badges. L’intérêt pour les enseignants ? Les contenus sont conçus et certifiés par des professionnels, mais la plateforme permet de créer des classes et d’avoir une vision des progressions individuelles et collectives. La plateforme promet de libérer du temps pour personnaliser les exercices et s’occuper des élèves en difficulté. Ludicisée grâce à un système de badges et de points, elle motive les élèves. Bref, « une pédagogie de la maîtrise pour prendre en compte chaque enfant »

Quelques questions critiques

De l’autre côté du panel, les experts s’interrogent. Dominique Cardon (sociologue au laboratoire des Usages d’Orange Labs) se questionne sur le dispositif pédagogique entourant la Khan Academy. Quels formats pédagogiques seront associés à ce temps passé devant l’écran ? Khan, on le sait, imagine d’immenses classes de 100 élèves avec quelques écrans et 3 enseignants.

De son côté, Jean-François Cerisier (directeur du laboratoire TECHNE et Vice-Président de l’Université de Poitiers chargé du numérique) partage aussi un avis réservé face à l’optimisme affiché de la présentation de la Khan Academy. D’abord, il rappelle la nécessité d’avoir une vision d’ensemble sur le phénomène de la Khan Academy : les utilisations, diverses, sont-elles vraiment compatibles avec ce que nous voulons en France ? Voulons-nous organiser de telles activités hors du contexte scolaire ? Ce dispositif correspond à une représentation de l’éducation — une éducation sans école— qui reste discutable comme telle.

Ensuite, il remarque que l’argument du nombre d’utilisateurs reste faible : il faudrait examiner la variété des contextes d’usage. Correspondent-ils à notre contexte ?

 Jean-Marc Merriaux (directeur général du réseau Canopé) voit sans doute dans la Khan Academy une très belle initiative… mais il ne pense pas que la question de l’apprentissage des fondamentaux soit celle de la crise de notre école. Il demande plutôt de développer d’autres types de compétences au sein de notre école : « la Khan Academy développe-t-elle vraiment les compétences pour s’adapter au monde de demain ? » Elle présente en effet un environnement très normé, au design finalement peu adapté à la gamification. A-t-on donc vraiment besoin de cela ?

 De nouvelles postures

A ces critiques, Jérémy Lachal répond que la question de la médiation est au cœur du sujet et de l’optique de la Khan Academy : « on travaille notamment avec des bibliothèques. Il ne s’agit pas d’une éducation sans école ! On retrouve certes la classe avec le professeur, mais pas de cours magistral ». Il admet qu’il ne promeut certes pas une solution miracle : simplement un outil de plus, — et gratuit. Quant à l’apprentissage des fondamentaux, il libère du temps pour faire de la classe un véritable atelier pratique. « On travaille sur les life skills : comment les enfants se positionnent entre eux. On arrive à développer la créativité des enfants, qui se réapproprient le savoir à leur rythme et avec des systèmes d’entre aide ! » Et si une telle plateforme conduit l’élève à être créateur, il faut aussi repenser la formation des enseignants : l’enseignant devient ici le médiateur. « Khan a compris que le numérique est un outil pour construire le savoir avec les élèves. » D’ailleurs, c’est pour lui aux enseignants d’inventer la pratique et les usages : « nous voulons proposer la possibilité de construire des parcours pédagogiques. »

 Dominique Cardon relève que c’est en effet, de manière générale, un nouvel univers numérique qui se dessine : l’enseignant n’est plus le point de passage d’accès à l’information. Mais le développement de formats d’usage de l’information rapides, utilitaires, entre en tension avec le travail pédagogique. L’agilité des jeunes pour la manipulation de l’information ne signifie pas une appropriation par une connaissance.

Dominique Cardon souligne aussi l’importance du traçage : ces outils prétendent en effet identifier avec finesse les profils des élèves. Il souligne aussi l’importance cruciale de la granularité, en accord avec Jean-Marc Merriaux, pour qui l’édition ne peut plus se concevoir aujourd’hui dans la linéarité. « Le prof veut agencer des contenus, avec sa créativité. Les éditions doivent répondre à cela. »

Jean-François Cerisier attire l’attention sur les effets induits par les artefacts utilisés dans une classe : les activités induites ne sont pas les mêmes : « les technologies colorent les activités ». Ici, donc, le choix n’est pas indifférent.

Un monde de collaboration et de construction de soi

Jean-François Cerisier se questionne sur l’avenir de l’édition : les ressources sont surtout aujourd’hui produites par des amateurs, avec abondance. L’édition ne peut plus se concevoir dans la linéarité. Il faut donc redéfinir le rôle de l’édition professionnelle, pour concevoir peut-être des plateformes d’accueil et des systèmes d’identification qui facilitent l’accès raisonné et informé à ces ressources. Par ailleurs, “on ne conçoit pas les mêmes ressources avec et sans argent”, rappelle Jean-François Cerisier.

Jean-Marc Merriaux pense d’ailleurs qu’il faut aussi rémunérer les créateurs, et que cela ne doit pas être négligé si l’on veut des ressources de qualité. Il imagine même une plateforme de crowdfunding pour l’édition de ressources éducatives. Mais Dominique Cardon tient à rappeler ici combien Wikipedia est un miracle sociologique, basé sur des procédures coopératives (même si, à présent, la communauté doit être accueillante à l’égard des nouveaux entrants qui ne connaissent pas les règles complexes). L’algorithme du page rank de Google produit une assez bonne approximation de qualité, mais n’oublions pas que cela est enrichi par des micro-collectifs en ligne. Ce qui remonte sur la toile est un produit du travail collectif des internautes, dans le cadre d’une culture commune du signalement de ce qui a de la valeur, une culture qui repose sur le don et le contre-don. Aujourd’hui, des communautés produisent des connaissances ouvertes : c’est un phénomène très fort de nos sociétés.

De plus, la production de contenu touche aussi la production de soi ! Dans cette optique, et pour reprendre Jacques Rancière (Le maître ignorant, 1987), la tâche du maître est de donner des procédures où les élèves vont donner la mesure de leur intelligence.  Ces procédures doivent être exigeantes. Le « maître ignorant » doit s’assurer de cela. Ce qui a été produit dans l’enceinte scolaire doit pouvoir être montré, ce qui participe aussi de la construction de l’individu.

En conclusion

Ce débat passionnant n’a pas opposé partisans et opposants de la Khan Akademy. Il a montré que cet outil utile devait être intégré dans un dispositif qui repose sur les besoins des élèves et sur la vision de l’éducation que se donne une communauté. Finalement, au-delà de l’exemple de Bibliothèque sans frontière, la discussion a mis en lumière des éléments qui permettent d’analyser n’importe quel outil à disposition des enseignants et des élèves : la qualité des ressources, le contexte dans lequel elles sont proposées aux élèves, y compris l’accompagnement, le moment durant lequel ces ressources sont utilisées, le scénario dans lequel elles sont incluses, les objectifs qu’on se donne en terme d’acquisition de compétences, l’autonomie donnée aux élèves… Qui a dit qu’enseigner était complexe ?

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